@LGP- Les  entreprises de cimenterie Ciment bélier, de la société LafargeHolcim Côte d’Ivoire, Ciment cuirasse, de la Société de ciments d’Abidjan (SCA) et Cim Ivoire de CIM Métal Group, situées sur l’espace portuaire, posent un problème de pollution atmosphérique et de santé publique dans le District d’Abidjan. Notre reportage.

Boulevard portuaire dans la commune de Treichville, ce lundi 18 février 2019. Une épaisse poussière s’élève le long de la voie au passage des voitures, notamment les camions. Il est pratiquement impossible d’y circuler les vitres baissées pour les véhicules et sans un cache-nez pour les piétons. Le comble est que cette pollution atmosphérique est permanente  en raison de l’implantation de trois entreprises de cimenterie dans la zone. Une réalité qui ne fait pas bon ménage avec les riverains, le Port Autonome d’Abidjan et même le Centre hospitalier universitaire de Treichville.

Le bitume du carrefour du PC3 est fortement dégradé.

En effet, les sociétés de cimenterie Ciment bélier, Ciment cuirasse et Cim Ivoire constituent, de toute évidence, une menace pour la santé des riverains, contraints d’inhaler les fines particules de poussières produites par le transport des sacs de ciment. Tous ceux qui empruntent ce boulevard ne peuvent pas dire le contraire, tant celui-ci est littéralement envahi par la poussière que soulèvent les camions chargés de ciment. Certains jours même, on pourrait croire qu’il s’agit de brouillard tant la poussière est épaisse. Le drame c’est que cette poussière n’est pas «inoffensive», puisque les panneaux posés sur le mur des sociétés incriminées invitent les travailleurs et les visiteurs à se munir d’un cache-nez. Ce lundi-là, nous avons aperçu de nombreux passants, sans doute conscients du danger, que représente cette poussière, se boucher le nez au moment où ils empruntaient le boulevard portuaire. Même les agents de ces sociétés sont munis de cache-nez. Dès lors, se pose avec acuité,  la question de la santé des riverains qui ne bénéficient d’aucune mesure de protection.

  • Une pollution atmosphérique permanente

 

On se croirait parfois dans un brouillard

Après ce dramatique constat au cœur de la production, nous mettons le cap du côté de la Cité du port qui jouxte ces entreprises pour toucher du doigt la réalité que vivent les habitants de ce côté du district d’Abidjan. Le constat est aussi alarmant que préoccupant. Et pour cause, dès que l’on franchit le portail principal se trouve l’école maternelle municipale du Port sur la gauche qui accueille les tout-petits. Ces pauvres enfants, à l’organisme fragile et en pleine croissance inhalent, à longueur de journée,  les fines particules de ciment. Qui pourra imaginer les dégâts que pourraient causer dans 5, 10 ou 20 ans, ces particules nocives, peut-être cancérigènes, dans leur organisme? Ils pourraient alors développer des maladies que l’on ne liera pas nécessairement à la poussière produite par le ciment qui sort de ces usines. Mais il n’y a pas que les tout-petits, puisque les jeunes et les adultes ne sont pas non plus épargnés. C’est qu’à droite, en face de l’école maternelle, se trouve, des ‘’gargotes’’ où viennent se sustenter les riverains et des travailleurs de la communauté portuaire. Il faut sans doute ajouter à ces personnes, ceux qui travaillent dans les sociétés environnantes. Toutes ces bonnes gens se voient obligées de respirer les particules de ciment qui s’invitent par le biais du vent au menu. «On sait que ce n’est pas bon pour notre santé mais on n’a pas le choix, ce sont les autorités qui ont installé ces entreprises-là. On fait donc avec»,  semble se résigner M. Kouassi Bruno. Mais le président des riverains de la Cité du Port Autonome d’Abidjan n’est pas de cet avis.

  • Des cas de maladies signalés
L’entrée de la cité du Port d’Abidjan

Selon M. Traoré Hamed, l’installation des usines sur le site du Port menace la santé des riverains. «L’installation de ces cimenteries est un vrai problème pour les riverains que nous sommes. Et il faut dire que cette question a soulevé un débat à notre niveau, à la Cité du port. L’émission de poussière, de jour comme de nuit, nous gêne énormément. D’ailleurs, on enregistre de nombreux cas d’asthmatiques et des allergies», révèle-t-il. Et de poursuivre: «On s’est plaint auprès des sociétés de cimenterie et il n’y avait pas d’évolution jusqu’à ce que la nouvelle entreprise Cim Ivoire arrive et mette en place des installations qui ont permis la réduction des émissions. Cependant, les deux autres trainent les pieds et rechignent à suivre l’exemple de cette dernière. Nous avons même menacé de faire un sit-in devant l’une des sociétés de cimenterie pour crier notre ras-le-bol».

A en croire le président de la cité du Port, un Comité consultatif chargé de poursuivre les discussions a été mis en place. «Il convient toutefois de noter que la société de ciment d’Abidjan (SCA) qui produit la marque Ciment cuirasse a investi près de 10 millions FCFA en vue de réduire le degré de pollution», précise M. Traoré Hamed. Mais pour ce dernier, le combat continue puisque les émissions sont toujours aussi incommodantes et nocives pour la santé des riverains. «Nous dénonçons avec fermeté, le laxisme des autorités en charge de la question, puisqu’on a approché Ciapol et une autre structure à cet effet, mais jusque là, rien n’est fait», s’est-il plaint.

Cette situation pose la problématique de la responsabilité des pouvoirs publics dans l’installation de ces entreprises dont personne n’ignore la nocivité des produits, en l’occurrence le ciment. Comment se fait-il que l’on ait permis aux 3 sociétés de s’installer en plein centre-ville, aux environs immédiats de sites d’habitations, du Port Autonome d’Abidjan et du Centre hospitalier universitaire de Treichville? La question prend tout son sens quand on sait que les autorités ont aménagé deux nouvelles zones  industrielles, une à Akoupé-Zeudji et l’autre sur l’autoroute du Nord au PK24. Et même sur ces sites, si l’on en croit l’ex-ministre de l’Industrie et des Mines, Jean-Claude Brou, «les entreprises les plus polluantes comme les cimentiers sont éloignées des moins polluantes comme les brasseries, et des non polluantes». 

  • LafargeHolcim Côte d’Ivoire réagit

Si, pour les deux premières (Ciment bélier et Ciment Cuirasse, installées respectivement, en 1952 et 1965), on peut comprendre, puisqu’à cette époque lointaine, on avait peu connaissance des questions de pollution ; en revanche, pour la dernière (Cim Ivoire, opérationnelle depuis novembre 2018), on s’interroge sérieusement. Comment cette dernière structure a-t-elle pu obtenir son agrément en la matière? Pourquoi Cim Ivoire qui s’impose par la taille de ses installations n’a pas été orientée vers la nouvelle zone industrielle? Seules les autorités ivoiriennes peuvent répondre à ces questions.

Dans le cadre de notre reportage, nous avons sollicité par courrier en date du 19 février 2019 avec accusé de réception, l’avis des trois entreprises incriminées. Des trois, seule LafargeHolcim Côte d’Ivoire a daigné apporter des réponses à nos diverses préoccupations. (Lire l’interview). En effet, selon M. Paul Anet directeur développement, cette entreprise travaille à réduire de 40% ses émissions de CO2 par tonne de ciment. «Un objectif réalisable grâce à l’amélioration de nos procédés, à la substitution des énergies fossiles par des combustibles alternatifs», explique-t-il. LafargeHolcim Côte d’Ivoire, à en croire son directeur développement mène surtout des actions concrètes en matière de santé, d’hygiène et de salubrité, mais aussi en matière d’éducation. «Pour la cité du port, à titre d’exemple, nous avons mené des campagnes de sensibilisation à la sécurité routière qui a touché plus d’une cinquantaine d’enseignants et plusieurs milliers d’élèves», a-t-il fait remarquer.

Une chose est certaine, si les entreprises incriminées mènent des activités en faveur des populations riveraines, c’est bien parce qu’elles sont conscientes du danger que représente leurs activités dont le caractère polluant est de notoriété. C’est un peu comme la souris qui mord et souffle à la fois. Or la concurrence que se livrent ces cimentiers n’est pas faite pour améliorer ni la santé des riverains ni la qualité de l’environnement du Port Autonome d’Abidjan.

Alexandre Lebel Ilboudo