Auteur de quatre essais politiques «Côte d’Ivoire: la troisième république est mal partie» – «Et si la Côte d’Ivoire refusait la démocratie? » -« Le Premier ministre; un prince nu : Repenser la nature du régime politique ivoirien» et «2020 ou le piège électoral», Geoffroy-Julien est certainement l’un des auteurs les plus portés sur le questionnement de l’univers politique ivoirien, un lieu en proie à de régulières secousses. A la faveur de la publication de «2020 ou le piège électoral, nous l’avons rencontré. L’entrevue.

Vous vous présentez comme un politiste. Quelle est la différence entre un politiste et un politologue?

Les deux sont des spécialistes de la science politique, mais avec des approches différentes. Le politiste a une démarche normative. Il étudie la politique sous le prisme des normes, des règles juridiques. Sa vérité scientifique procède des textes. Par contraste, le politologue a une approche factuelle. Il s’intéresse aux faits, au contexte. Alors que le politiste est un chercheur en science politique, le politologue, lui est un commentateur des faits et de l’actualité politique. Par exemple, pour le politiste, il existe une Haute Cour de Justice en Côte d’ivoire et fonde son affirmation sur les articles 156 et suivants de la constitution du 08 novembre 2016. A l’inverse, pour le politologue, il n’existe pas de Haute Cour de Justice en Côte d’Ivoire puisque dans les faits, cette institution n’existe pas, c’est une fiction juridico-institutionnelle. A l’observation, le politiste s’attache au texte, le politologue au contexte, malheureusement parfois sinon souvent, le contexte conteste le texte.

Avant ce livre «2020 ou le piège électoral», vous avez publié trois autres œuvres dont «Côte d’Ivoire : La troisième république est mal partie » et «Et la Côte d’Ivoire refusait la démocratie ?». Les titres de ces livres rappellent des ouvrages célèbres. Je pense à «L’Afrique est mal partie» de René Dumont et «Et si l’Afrique refusait le développement» d’Axelle Kabou ?». On a envie de dire que vous ne faites pas d’effort pour trouver un titre original à vos œuvres.

Vous avez peut-être raison. Mais, c’est parce que j’ai été fort impressionné par la pertinence de deux essais majeurs d’un afro-pessimisme décapant. L’agronome français et la spécialiste en développement franco-sénégalaise ont dépeint avec réalisme les fragilités anthropologiques et les insuffisances des politiques publiques en termes de stratégie et vision en Afrique noire. « L’Afrique noire est mal partie » et « Et si l’Afrique refusait le développement » ont considérablement structuré ma posture intellectuelle. Malheureusement, six décennies après les indépendances, la Côte d’ivoire présentent les symptômes des erreurs de gouvernance et de stratégie de développement décrites par les deux essayistes.

Le dernier livre vôtre en date est « 2020 OU LE PIEGE ELECTORAL ». Pourquoi un titre aussi pessimiste?

Ce titre parce que tout simplement, les cadres théorique d’abord, juridique ensuite, et institutionnel enfin, dont nous disposons, ne permettent pas d’organiser démocratiquement et rationnellement la compétition politique. Notre système électoral et notre mode de scrutin d’une part, les structures chargées d’organiser et d’arbitrer le jeu électoral d’autre part, présentent des insuffisances propices à des crises électorales. C’est ce qui s’est passé en 2010. Avec ce titre, je tire la sonnette d’alarme, malheureusement, il n’ya pas d’oreilles attentives pour m’entendre.

Votre ouvrage vise à montrer que la réforme du cadre théorique, juridique et institutionnel s’impose pour éviter des troubles mortifères à la Côte d’Ivoire. Pensez-vous que l’origine des déflagrations lors des élections dans notre pays est liée une constitution et un code électoral mal pensés et conçus?

Je réponds péremptoirement par l’affirmative. Le cadre juridique, c’est à dire la Constitution et le Côte électoral, écorne dangereusement le suffrage universel et la démocratie. Le suffrage universel est venu en réaction contre le suffrage restreint. Mais, à la lecture de nos textes, nous sommes plus dans une ploutocratie gérontocratique que dans une démocratie. En exigeant un cautionnement de Vingt millions et de deux millions respectivement aux élections présidentielles et sénatoriales, le code électoral fait l’argent le seul critère de l’intelligence politique. La pauvreté devient un délit politique. En sus, pour être éligible à la présidentielle et au sénatoriales, il faut avoir au moins 35 ans. Cette condition exclue d’office et de droit les jeunes de la compétition politique, quand on sait que le jeune en Côte d’Ivoire, selon l’Institut National des Statistiques, est la tranche d’âge comprise entre 15 et 34 ans.Par ailleurs, le mode de désignation des membres de la CEI et du Conseil constitutionnel ne constitue pas un gage de neutralité.

D’aucuns soutiennent qu’il ne faut pas négliger l’ingérence extérieure dans nos affaires intérieures parmi les causes des contentieux électoraux et son cortège de violences. Est-il possible d’organiser une élection apaisée sans l’assistance de ce qu’on appelle la communauté internationale?

Je ne crois pas à cette thèse de la pertinence des facteurs exogènes, même si je ne les ignore pas. Prenez le cas du Benin. Lors de la dernière présidentielle, tous les grands partis politiques, l’équivalent du RHDP, du FPI et du PDCI chez nous, soutenaient le candidat Lionel Zinsou qui avait également le soutien de tous les partenaires au développement. Nonobstant tous ces soutiens objectifs, les béninois ont choisi Patrice Talon. La vérité des urnes revient au peuple. C’est pourquoi, dans mon livre, je propose le vote obligatoire et le vote public. S’ils sont acceptés, ces deux mécanismes électoraux vont bouleverser considérablement le paysage politique ivoirien.

Entres autres voies pour éviter les crispations lors l’élection du Président de la République, vous proposez que le suffrage universel direct soit remplacé par le suffrage universel indirect c’est-à-dire que le chef de l’Etat soit élu par les grands électeurs (les députés, les sénateurs, les élus locaux, les rois et les chefs traditionnels). Ma question est la suivante : en quoi ce changement de suffrage est-il un gage d’une élection apaisée?

Retenez ceci, c’est Pierre-Joseph Proudhon qui écrivait et je cite « Le suffrage universel est le meilleur moyen de faire mentir le peuple ». Nous avons un problème avec l’élection présidentielle et je le rappelle dans livre. 30 morts en 1995, 300 morts en 2000, 3000 morts en 2010. Il nous faut donc éviter, proscrire l’élection présidentielle de notre compétition politique. A défaut, il faut organiser cette élection dans un cadre ou un contexte qui suscite moins de passion. D’où la proposition de l’élection au suffrage universel indirect comme en Afrique du sud. Le président Cyril Ramaphosa a été élu par les députés. Si ce suffrage est adopté chez nous, nous n’aurons que les seules élections des parlementaires. A leur tour, les députés et les sénateurs élisent, dans un cadre moins passionnel, le Président de la République.

Vous proposez un vote sans urnes et bulletins de vote. Vous ajoutez «le jour de l’élection, les électeurs se rendent dans les lieux de vote. Chaque candidat ou son représentant se présente…et le président du lieu de vote demande tout simplement à chaque électeur de se mettre derrière son candidat ou son représentant. M. Kouao, soyons sérieux, on ne peut procéder ainsi dans un monde où le digital est la tendance. C’est un recul inimaginable?

Non. Ce qui constitue un recul, c’est le nombre de morts élevé pendant ou après les élections dans un monde où le digital est la tendance. La question est moins le progrès technologique que la crise de confiance entre les acteurs du jeu électoral. Le problème de nos élections, c’est le manque de transparence. Le vote secret cache beaucoup de secrets. Aussi, en tant que politiste, chercheur en science politique, je propose le vote public, un procédé inédit qui est gage de transparence et moins budgétivore. Le jour de l’élection, il n’y a pas d’isoloirs, de bulletins de vote, d’urnes. Les électeurs arrivent dans les lieux de vote, ils se mettent derrière leurs candidats, ceux qui veulent voter blanc se mettent à côté. Le décompte se fait devant tout le monde. A 19 h, soit une heure après l’élection on a le résultat sur toute l’étendue du territoire. Je suis à la recherche de financements pour organiser des séances de simulation à travers le pays pour montrer la pertinence de mon invention, de ma théorie.

Franchement, l’inscription automatique sur la liste électorale que vous proposez me semble faisable et novatrice. Pouvez-vous éclairer davantage notre lectorat?

L’inscription sur la liste électorale coûte chère pour peu d’inscrits, surtout au niveau des jeunes. Je propose simplement que dans nos mairies et sous-préfectures, que tous les ivoiriens qui atteignent 18 ans, c’est-à-dire l’âge de la majorité électorale soient directement inscrits sur la liste électorale. Nos mairies et sous sous-préfectures pourraient avoir un service spécial à cet effet. Ils mettent, ensuite, cette liste à la disposition de la CEI. L’avantage ici est que tous les majeurs électoraux sont inscrits sur la liste électorale, ce qui constitue une lutte contre l’abstention électorale et donne plus de légitimité aux élus.

Vous présentez la ploutocratie et la gérontocratie comme deux systèmes rétrogrades, antidémocratiques mais qui existent dans le jeu électoral en Côte d’Ivoire. Comment cela est-il possible?

Je ne comprends pas pourquoi on demande vingt millions comme cautionnement pour être éligible à l’élection du président de la république et deux millions pour les sénateurs. On me répond souvent parce que ce sont des élections sérieuses. Ah Bon ! Donc, celui qui n’a pas de l’argent n’est pas un homme ou une femme sérieux (se).Pourquoi ne pas demander l’agrégation comme condition d’éligibilité pour être président de la république ? Pourquoi ne pas demander à chacun candidat d’avoir dix enfants ? Soyons sérieux, en France, aux Etats-Unis, on ne demande rien. Les candidats payent seulement des frais de dossiers administratifs. Le riche est-il forcement intelligent ? Est-il forcement honnête ? Autre question inaugurale, si un vieux de 75 ans, 80 ans ou 100 ans peut être candidat, pourquoi un jeune de 18 ans, 25 ans 30 ans, lui ne peut pas être candidat. Quelle est la preuve qu’un vieillard de 75 ans, dont le destin naturel est la retraite, est plus intelligent qu’un jeune de 32 ans ? Ce sont les jeunes de 25 ans qui ont crée la crise de 2010 qui a fait 3000 morts ? Nous devons exclure l’argent et les vieux de notre compétition électorale.

La décision du conseil constitutionnel est souvent présentée comme une décision irrévocable, ce que vous semblez rejeter. Que doit retenir le profane au sujet du pouvoir du conseil constitutionnel ? N’est-il donc pas souverain?

Non. Le Conseil Constitutionnel n’est pas souverain. Le souverain dans une république, c’est le peuple. Le Conseil constitutionnel a une compétence liée, c’est-à-dire, qu’elle peut faire seulement ce que la loi lui dit de faire, point. En matière électorale, le Conseil constitution constitutionnel n’a pas de pouvoir discrétionnaire. C’est cette méprise de ses attributions qui a crée les dysfonctionnements de 2010.

Merci Geoffroy-Julien Kouao pour cette entrevue. Ma dernière et inévitable question : Pourquoi doit-on lire ce livre?
Parce que tout simplement, le pauvre au 21 siècle, ce n’est pas celui qui n’a pas, mais c’est celui qui ne sait pas.

Interview réalisée par Macaire ETTY