• “Céganda, “tombeuse” de prêtres!”

“La chair est faible” dit l’adage. André Gide, de sa plume de stentor, à l’aurore du 20ème siècle, avait, depuis, raconté sa “Philidie” à travers le personnage de Gertrude in “La symphonie pastorale”. Le cœur d’un homme de Dieu est ballotté. Chez nous, sous les ailes protectrices des Éditions Les Classiques ivoiriens, Miessan Ankon vient encore d’orner des papyrus avec ce sujet brûlant et polémique après “Tombe nuptiale”.

Dans “Le divorce de Dieu”, Jérémie Moly, jeune prêtre imprégné de religion, est affecté à la paroisse de Céganda, une cité coquette qui ploie sous le faix de l’impudicité. Beau, grand et généreux avec sa voix suave, l’abbé est la cible de la gent féminine. Alicia et Philidie Oby sont de cette caste. Devant la farouche résistance du vicaire, Philidie use de philtre d’amour pour l’envoûter. Moly plonge alors dans un étang de péchés jusqu’à devenir un prédateur qui souilla les dessous de Marie-Madeleine et la “pureté” de la paroisse. Pris au perfide piège séduisant de l’amour et de Clotilde, une belle revenante, Moly s’enfuit, humilié et déchu. Tout cela réveille en nous le mythe de l’ange déchu.

Avec ce titre provocateur et blasphématoire pour certains, “Le divorce de Dieu” nous plonge dans les méandres de la vie d’une paroisse, avec ses rites et son organisation interne. Sainte-Claire-de-la Rédemption est un espace de dévotion et de spiritualité qui paraît comme une oasis de comportement dans une Céganda coquette mais dévergondée, immorale et pourrie. Dominant ses pulsions, Jérémie Moly y arrive pur, immaculé, “saint”… Malheureusement, son commerce avec ses ouailles est un vrai chemin de croix semé d’embûches malicieuses qui révèle les envies étouffées du jeune prêtre malmené par la libido et une potion magique. Allègrement, le décor est planté: ” Il venait de polluer ses draps, son lit, sa chambre, le presbytère et pourquoi pas tout Sainte Claire-de-la Rédemption?” (p.81). Le mythe de l’ange déchu dont le prologue n’est autre que cette belle pollution nocturne et prémonitoire aux conséquences immenses nous conduit dans un labyrinthe de luxure et d’orgie. Il sombre dans le sexe et l’alcool, trimballé par des “femmes et jeunes filles aux rondeurs encore fraîches” (p.67). N’est-ce pas Sartre qui disait que “l’enfer, c’est les autres”? Brûlé, passé du statut d’homonyme du prophète Jérémie à celui, piètre, de Moly, l’homme s’évade de son enfer.

Les délices de ce “juteux fruit défendu” brisèrent sa belle alliance avec Dieu. D’où le divorce énoncé par le titre sonore.

Le célibat des prêtres est ici pointé du doigt. Est-ce trop demander à l’être humain d’emprunter les voies mystérieuses et spirituelles du Christ? L’exercice est ardu car l’homme n’est pas Dieu. L’exemple criant de l’abbé Jérémie en est une preuve éclatante. Le récit est aussi une interrogation pertinente sur le parcours ou la vie des hommes de Dieu. Parler au nom de Dieu devrait s’appuyer sur une vraie expérience initiatique. Sans repère solide, les novices s’en brûlent les ailes. Les dérives et déboires du père Jérémie assombrissent et carbonisent son nom de lumière qui prend racine dans les Écritures  pour trouver leur ici source. La société et son pouvoir corrosif tuent l’élévation spirituelle. Notre monde est corrompu et nous, avec lui. Les étoiles qui brillent pour étouffer la puanteur de l’obscurité ne traversent pas toujours les siècles. Si le berger sombre dans la tentation et les appétits onctueux de l’impudicité, qu’en serait-il alors des brebis sans boussole? Pour Moly, la cigüe est tirée. Il faut le boire jusqu’à la lie. Le feu de l’humiliation pourrait incinérer la chair et lui permettre de s’élever, non plus sur le “cerf-volant” mais sur les ailes de l’Esprit de Dieu. Si Moly renaît en Jérémie…

On peut le dire, l’écriture de Miessan Ankon respire la simplicité et la clarté. Les descriptions dans le récit sont exquises par endroits. Voici un autre héritier de Pouchkine. Les images sont ciselées dans du nectar diamanté comme ce “corbillard luisant et ployant sous le poids des couronnes de fleurs artificielles” (p.60). Même les sonorités ne sont parfois pas fortuites, tel cet usage suggestif des fricatives (/v/ et /f/) qui étendent leurs ailes lestes pour le voyage vers le septième ciel afin d’embrasser les battements de cœur du vent et du plaisir (p.88). Et tout cela, “sous le regard inquiet du Christ accroché au mur” (p.96). Métaphores, allégorie et symbole font le coït dans cette œuvre pour replacer les hommes de Dieu devant leurs responsabilités dans le champ de l’engagement.

Ce livre est donc un puissant appel qui a le sens élevé pour relancer un vieux débat. Le célibat des prêtres est-il humainement possible?

Miessan Ankon Justin, “Le divorce de Dieu”, éd. Les Classiques ivoiriens, 2014.

Soilé Cheick Amidou