Quand mes souvenirs galopent gaiement sur le visage limpide et dans l’esprit lucide de ce roman respirant la fragrance de l’art, le sourire surgit  dans mon âme. Alors le soleil se couche derrière les collines de cadavres encore entourées par les dernières ombres pour faire jaillir l’histoire d’Espéranza dans “Le jardin d’Adalou” de Josette Abondio.

Il était enseignant à Abidjan. Accusé de fraude aux examens scolaires, fugitif, il se retrouve à l’ouest sous une autre identité. Lui, c’est désormais Gaston Mandé. Profession? Détrousseur de cadavres de guerre. Pourtant, la misère l’étreint. Dans ses pérégrinations funestes, le sort le guide vers le jackpot: une cagnotte de lucres, des objets précieux et une fillette dont la mère est passée à la trappe sanglante des milices. Cette jeune rescapée est aussi une manne que Gaston surveille comme de l’huile sur le feu. La marche d’Espéranza sur le chemin de la liberté est un réel labyrinthe à l’issue incertaine. Dans une région polluée par la guerre.

Dans “Le jardin d’Adalou”, roman au moteur de kérosène, un récit époustouflant qui ballotte, les affres de la guerre sont exposées avec minutie. “Là où les gens finissaient par grappes, bouches ricanant, faces contre terre, lèvres retroussées, ventre en outres putrides grouillant de vers, d’asticots et d’insectes de toutes sortes” (P.3). L’on est emporté par le zoom que Josette Abondio braque sur la petite Rose devenue Espéranza. Ses menus fretins de gestes sont disséqués sous les projecteurs de l’auteure. Les bornes temporelles sont nombreuses. La courbe exponentielle reste l’assassinat inique de sa génitrice alors qu’elle tête encore aux mamelles de l’enfance. Sa cavale avec Gaston, l’enseignant déchu en immonde charognard, est un autre pic de la trame. Puis la conscience de ses origines, son histoire qu’elle ignorait. Le destin brûlant fait de combines, de meurtres et autres violences embrasse sa vie dans un environnement qui “brille” d’atrocités. Espéranza subit la furia sexuelle des loups de la trempe de Gaston. Dans un monde balafré par les miasmes de la sauvagerie et du paganisme, elle se fraie un chemin en étant projetée tel un ballon de ping pong dans les cache-sexes d’individus qui ont perdu toute essence humaine. C’est une miraculée, cette Espéranza qui défie la mort dans son antre au milieu des chacals se servant d’elle comme serf. Jamais, elle ne perd le nord, convaincue que son émancipation des serres des rapaces qui la contraignent est possible. L’espoir mu par la foi inébranlable n’est-il pas un viatique pour se battre et réussir? C’est là que des adjuvants, de veules miliciens certes, surgissent pour porter la jeune dame vers le bout du tunnel. Qui a dit qu’une canaille n’était point capable d’action salutaire? Volontaire ou non? La quête du Graal est toujours jonchée de rebondissements. De suspens aussi. Ni Hampaté Ba avec ses contes champêtres de la cosmogonie peuhle, ni Vladimir Propp dans ses études épistémologiques sur le récit, ne pourraient prétendre le contraire.

  • Une écriture majestueuse pour dénoncer…

Ce roman est le jardin d’une terrible descente aux enfers de l’Afrique de l’ouest où les conflits armés effacent les frontières en les enjambant allègrement… Pour frapper partout. Et l’on voit Gaston Mandé en transe. Le cynisme est à son paroxysme. “Il eut envie de s’agenouiller dans l’herbe mouillée pour rendre grâce à Dieu de prolonger la guerre, mais surtout d’accumuler les cadavres sous ses pieds.” (P.7).

Il serait lucide de réfléchir aux responsabilités de la bêtise humaine sous nos tropiques. Des leaders politiques encagoulés tirent les ficelles et les marrons du feu. Tous ces détrousseurs éhontés, ces chiens de guerre, tous ces félins qui fabriquent des “Birama”, personnage qu’évoque Kourouma dans “Allah n’est pas obligé”, son Renaudot, et la cohorte des mandarins qui se laissent mener du bout du nez, sont au service de la mafia politique tropicale et leurs connexions obscures occidentales. Et l’on sait qu'”…venant des autres pays, la guerre itinérante avait fait rage au Libéria, puis chez les voisins du voisin, du fait de la porosité des frontières, mais surtout des grands enjeux dans cette partie de l’Afrique à l’indépendance factice et aux richesses naturelles très convoitées… (P.5). D’où l’énergique gifle satirique sans concession à tous ces fils maudits du continent qui ont trouvé en l’embrasement de leurs patries un filon pour prospérer en politique et financièrement. Les gigantesques fagots de cadavres putrides dont ils se servent comme marchepied pour accéder au pouvoir, en squatter une portion congrue ou pas, sont les avatars des bruits de bottes et des barbes hirsutes. Ah ce culte “servant une divinité gémellaire, le pouvoir et l’argent” (P.6)! Abondio, d’un humour noir incisif, jette la pierre à tous ces dirigeants repus de la sueur, du sang et des sous des honnêtes gens. Est-ce une raison pour empaqueter tous les hommes dans la même botte?

Espéranza qui porte bien son nom ne franchit pas ce rubicond. Bien qu’ayant bu le calice jusqu’à la lie à la source de toutes les vilenies à elle imposées par les barbouzes avides, elle trouve la force de ne pas souiller son âme par la rancœur et la haine. Mais, ne pas être haineuse ne signifie pas être adepte de l’impunité. Espéranza, quoique croyant en la capacité de métamorphose de l’homme, en bien ou en mal, a la ferme volonté de traîner les assassins devant les tribunaux.

…les guerres et semer l’espoir

Bien que “Le jardin d’Adalou” soit le reflet d’un monde déshumanisé, on y trouve aussi de belles personnes ou des presque-repentis. Moro, Paul et même le mercenaire français en sont des spécimens. Ce dernier, dans les ultimes spasmes de son périple terrestre, se confesse: “à l’heure du repos, je me surprends à désirer plus de calme et une terre moins tachée du sang que j’ai contribué à verser. (…). L’intrigue et les coups tordus étaient ma spécialité. (…) Tu seras mon testament ! Tu feras, je l’espère, mentir tous ceux qui disent que l’on doit désespérer des êtres humains” (PP.148 et 158). Il offre à la chanceuse Espéranza un trésor. Avec lui, elle lit, elle écrit. C’est l’un des chaînons pour devenir une femme accomplie. La rédemption est peut-être proche. L’héroïne se jette corps et âme dans la lutte pour restituer aux femmes leur dignité confisquée par une meute de misogynes. À Abidjan, elle et ses amies ont compris qu’au-delà des tourments que leur imposent les guerres, il y a pire. Ce sont tous ces obstacles que Constance Yaï nomme “les traditions prétextes”. Ils ankylosent le statut de la femme en Afrique. Les mentalités sont à soigner pour redorer le blason des femmes. Derrière Espéranza, le message d’Abondio n’est point sibyllin. L’Homme, c’est l’Homme! Pourquoi instituer la stratification de la société sur la base du sexe? Petitesse. L’auteure, en filigrane, vide son carquois sur tous ces malotrus qui, “pour quelques colifichets et des babioles, depuis des temps immémoriaux, livraient leurs mères, leurs filles et leurs sœurs à l’appétit charnel de tous les fantassins” (P.257). Les femmes payent un terrible impôt aux conflits qui nous assaillent.

On le voit, ce beau roman est construit méthodiquement autour de deux axes essentiels: l’asservissement sauvage de Rose à des suffrances multiformes, expression d’une vie de chien, et la lutte d’Espéranza pour échapper au joug des mâles qui l’ont soumise au forceps depuis l’aurore de sa vie. Avec pour objectif, s’épanouir. Enfin. Et cette libération commence par son témoignage au procès de Shaky Adameda, le bourreau de sa famille. “Je reviendrai dès que j’aurai fini de livrer ma part de vérité” (P.310). Puisque personne n’échappe à l’instant de vérité, pas question de se résigner devant les vautours qui lui ont volé sa vie, son histoire. En décimant sa famille. En lui rendant l’amour aigre voire acide. Mais, ces épisodes douloureux n’anéantissent guère l’espoir qui prend chair sous ses pas d’amour et de clarté. “Le jardin d’Adalou dans lequel s’annonçait une nouvelle saison aux riches senteurs d’un avenir prometteur (P.310) en fait la promesse drue.

L’écriture de Josette Abondio est forte et éblouissante. Lisons ensemble ce bout que les grammairiens auront noté: “Certains l’ignorent, d’autres ferment les yeux et d’aucuns en profitent.” (P.300). Une syntaxe rutilante et rigoureuse. On savoure aussi les jeux de mots qui flirtent doucereusement avec l’oxymoron quand le sicaire avoue que “Tous ces désordres nous les avons construits”. Quel humour mêlé d’ironie! Par ailleurs, comment passer sous silence cette anaphore horizontale annonçant la fin future de la misère de Gaston? Morceaux choisis: “Fini les gargotes minables! (…) Fini les fins de mois trop justes! Fini les tourments de la guigne, les intrigues…” (P.7). Ah ce “Fini”!

Le charme enivrant de ce roman engagé, certaines coquilles ont failli l’enlaidir. On pourrait noter, avec effarement, l’emploi fautif du subjonctif dans certains bout de phrases: “Levant alors un regard étonné qu’il baissât…” (P.9) et “Mon Dieu, fais que ce ne soit pas en vain que je parcoure ces forêts…” (P.10). Tout comme l’accord du participe passé ici: “… mais ceux qui ont trouvés notre mère…” (P.30).

En semant l’espoir, “l’Esperanza”,”Le jardin d’Adalou” est une œuvre optimiste majeure. Un réquisitoire véhément contre les guerres qui embrunissent et plombent l’avenir de l’Afrique. C’est aussi un chant qui entonne les salves du féminisme. Non pas celui brutal et “confligène” des Beauvoir, mais celui axé sur l’amour.

Josette Declercs ABONDIO, “Le jardin d’Adalou”, éd. “Les Classiques ivoiriens”, 2012, 312p.

Soilé Cheick Amidou