@LGP- Le 27 mai 2017, cinq agents de la Société ivoirienne des pompes funèbres (Sipofu), et un chauffeur particulier en mission à Arrah sont pris pour des braqueurs par la gendarmerie qui les ont abattus à bout portant. Selon les termes de la Société qui les employait, «ils ont été tués comme des chiens». L’enquête ouverte aussitôt par le commissaire du gouvernement, Ange Kessy, conclut à un «homicide volontaire». Mais deux ans, jour pour jour, après cette bavure, le procès n’a toujours pas eu lieu. Lageneraledepresse.net a rencontré le rescapé. Retour sur une exécution en règle.

«Les gendarmes n’étaient pas du tout en légitime défense. Aucune des victimes n’avait une seule arme», avait déclaré le Commissaire du gouvernement, Ange Kessy, le 27 juin 2017, aux termes d’une enquête qui aura duré un mois. «Ils seront poursuivis pour homicide volontaire», avait annoncé ce dernier. Estimant que «les gendarmes se sont livrés à une exécution sommaire des victimes».

–   Retour sur les faits

Le 27 mai 2017, une triste nouvelle de l’exécution de six personnes dans la ville d’Arrah que les rumeurs avaient présenté comme un exploit que venait de relever la gendarmerie locale dans la lutte contre le grand banditisme, va se révéler être à l’aune des témoignages une grosse bavure. De fait, les six hommes dont les vies venaient d’être brutalement arrachées n’étaient que de pauvres agents d’une société de pompes funèbres qui revenaient d’une mission dans la localité d’Andé. Deux ans après ce drame, nous avons rencontré le rescapé de ce qu’on pourrait qualifier la «tuerie sauvage de la gendarmerie d’Arrah». Joël Gué explique: «Nous étions huit à partir pour cette mission de transfert de corps le 26 mai 2017. Au retour, nous étions sept dans la Toyota Pic-nic louée par la Société pour nous accompagner. J’étais donc avec mes cinq collègues et le chauffeur. Nous avons devancé le corbillard sur le chemin du retour. Il devrait être 14h30mn, quand nous approchions de la ville d’Arrah. Nous remarquons qu’une Mercedes bleu-nuit nous suivait et l’un de ses occupants nous intimait l’ordre, avec son arme, par la fenêtre, de nous arrêter», se souvient Joël Gué. Selon lui, le chauffeur décide de se garer en plein centre-ville. «Dès que nous avons garé, les deux hommes armés en civil, nous ont demandé de sortir du véhicule et de nous coucher à même le sol. Ce que nous avons fait tous les six. Un de mes collègues couché s’est redressé pour demander ce qu’on avait fait pour être ainsi traités. Il n’a pas fini de parler qu’il a été abattu. C’est à ce moment que j’ai pris la fuite dans la foule qui était là sans trop savoir ce qui nous arrivait. Un autre collègue a aussi tenté de fuir mais la foule l’a attrapé et l’a ramené», rapporte Joël Gué. Résultat : les cinq agents de Sipofu et le chauffeur de la Toyota qui les ramenait à Abidjan ont été froidement exécutés. Il s’agit de N’cho Kouamé Appolinaire, Glahou Alain, Tapléhi Marc, Bio Guillaume Délon et Ké Patrice, de la société Sipofu et Touré Ali.

Les révélations du rescapé

Mais comment le rescapé de cette tuerie a pu s’en tirer après sa fuite alors qu’il était recherché par le chef de la gendarmerie d’Arrah et ses hommes dans la ville? «Je suis entré dans une cour où les membres de la famille m’ont caché après que je leur ai expliqué ce qui nous était arrivé. Ils ont accepté d’appeler ma grande sœur et mon oncle qui est un capitaine de l’armée. Cela les a rassurés», révèle Joël. L’oncle se met aussitôt en route vers la ville d’Arrah pour récupérer son neveu. La famille qui a accueilli Joël craint une descente de la gendarmerie. L’un des membres l’accompagne dans la brousse où il va attendre l’arrivée de l’oncle.
Entre-temps, le chauffeur du corbillard qu’on pourrait qualifier de 8ème homme de la mission arrive dans la ville en ébullition. Renseigné sur ce qui venait d’arriver à ses collègues, il appelle aussitôt la direction de SIPOFU pour donner la mauvaise nouvelle. «Dès que nous avons reçu l’information, nous nous sommes rendus directement à la brigade de gendarmerie des Toit-rouges à Yopougon. Le commandant a appelé son collègue d’Arrah devant nous qui a confirmé avoir abattu avec ses hommes des braqueurs. C’est là que son interlocuteur lui dira que ce ne sont pas des braqueurs mais des agents d’une société de pompes funèbres de Yopougon», témoigne M. Patrice E. Tossea, conseiller juridique de la société. De fait, un opérateur économique venait de se faire dépouiller dans la localité d’une forte somme d’argent par des coupeurs de route. La gendarmerie d’Arrah, sans aucun discernement, a pris ces gens pour ces braqueurs; et au lieu de les mettre aux arrêts, a préféré les exécuter.

Une exécution en règle

La rumeur court sur la neutralisation des braqueurs, et les images des corps font rapidement le tour de la toile suscitant des commentaires des plus précipités et des plus acerbes à l’endroit des victimes. La vérité implacable, explose aussitôt. Ce n’étaient pas des braqueurs, mais des porteurs de corps d’une société de pompes funèbres qui rentraient d’une mission. D’ailleurs, sur les images diffusées, personne n’avait fait attention à l’uniforme de travail que portaient les 5 corps inertes. Seul le sixième corps était dans une tenue différente. Comment des braqueurs auraient-ils pu s’habiller de la même manière? Mais, surtout, pourquoi des gendarmes ont-ils pu ouvrir le feu sur six personnes qu’ils avaient déjà arrêtées sans aucune difficulté? Seul le procès pourrait expliquer, si tant est que cela soit explicable, les raisons qui ont poussé les gendarmes à un tel massacre.

Du côté du Tribunal militaire où le dossier de l’instruction est bouclé depuis belle lurette, notre source annonce que le procès des six gendarmes arrêtés, s’ouvre le 12 juillet prochain. Selon le Conseiller juridique de Sipofu, deux plaintes ont été déposées. Une par la société et l’autre par les familles qui ont décidé de se constituer en collectif. Le besoin de justice pour ces crimes est pressant pour les familles.

Quant à Joël Gué, le traumatisme qu’il a subi a nécessité un suivi d’un psychologue durant des mois. Sa vie a changé depuis qu’il a échappé de justesse à cette tuerie en règle. Il lui arrive de faire des cauchemars et d’être hanté par ce drame.

Alexandre Lebel ILBOUDO