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Livre disponible en librairie

Sur les bords tumultueux de « L’île dévorée », sa vigoureuse plaidoirie d’écrivain engagé contre l’érosion côtière avait séduit et bousculé des consciences. Passé orfèvre dans la narration, Hilaire Kobena remet le couvert. Cette fois, il fait tonner deux rivales : « Ne touche pas à mon homme ». Un titre au ton injonctif qui dissimule mal des menaces autour de l’amour.

Curtis, pour avoir été trompé par Annie, qui s’évertue à le reconquérir, décide de rompre. Pendant son siècle de mélancolie, à un grand carrefour de Cocody, son cœur et ses yeux sont foudroyés par la beauté sauvage d’une mendiante qui se révèle sous ses haillons. Safi ! Une course-poursuite s’engage entre les trois protagonistes majeurs du récit. Amitié, amour, haine et violences se côtoient intimement pour gambader avec la trame. Entre Annie  et Safiatou, qui parviendra à décrocher le Graal-Curtis pour enfiler l’alliance en or?

Dans « Ne touche pas à mon homme », l’espace est un vrai gisement de sens. Lieu de convergence des individus, lieu de magnétisme exceptionnel, source de peur ou d’espérance, le carrefour, évoque un choix à faire. L’on pourrait donc avoir le nez creux ou se fourvoyer et s’offrir en holocauste aux bas instincts. Curtis semble avoir réussi le sien. Rappelons que Curtis était à la croisée des chemins. Dans la mythologie grecque, Aphrodite devenait lubrique aux carrefours. C’est en pareil endroit que l’informaticien a repéré et contemplé Safiatou Dia, la Peule du Niger. Dans sa tourmente amoureuse et psychologique, c’est à un carrefour que Curtis entrevoit un rayon de renaissance à l’horizon comme dans les retrouvailles à la plage après la fugue de la jeune fée. Et ce carrefour, à l’image de la mégapole cosmopolite qu’est Abidjan, est le réceptacle de diversités de toutes sortes. Tout cela constitue le symbole du brassage de cultures et des peuples qu’espère l’auteur. La vie est dans l’ouverture, non dans l’autarcie. D’ailleurs, bien qu’ayant pris ses quartiers en Côte d’Ivoire, le récit s’envole parfois aux Etats-Unis, au Ghana, en Italie, sans oublier les anglicismes volontaires qui y sont disséminés. D’où l’importance des relations entre nous, puisque « la chaleur humaine est la seule qui réchauffe sans brûler » (p.113). Une écriture, une idéologie.

  • Une violente histoire d’amour tressée de symboles

Par ailleurs, c’est dans le labyrinthe de cet espace ouvert que la diégèse se déploie pour relater la passion née entre Curtis et sa sublime Peule, les intrigues concoctées puis exécutées par la perfide et violente Annie. « Nous les femmes ivoiriennes, on ne s’amuse pas avec notre affaire de mari ! » avait prévenu Solange Akou (p.74). Des pugilats qui débouchent parfois sur des blessures sanglantes comme cette signature symbolique autour de l’annulaire de Safi. Etaient-ce là les prémices prémonitoires du mariage entre l’ex-mendiante et l’’informaticien ? L’amante répudiée pour infidélité venait-elle d’apporter du bois de chauffe au bûcher incandescent du terrible destin ? L’auteur, dans ses tours et détours de magie, scelle ainsi des sorts : l’un de Curtis-Safi et l’autre, pathétique, celui d’Annie. Rien n’est fortuit dans l’échafaudage narratif de Kobéna qui passe sous silence les douleurs torrides que la Côte d’Ivoire a traversées pendant sa parenthèse de sang. Ce n’est point là une lèpre congénitale. Il s’agit certainement d’une démarche singulière de catharsis pour noyer ce passé sombre, dans un pays englué pour l’heure, dans ses contradictions et adversités. Pourquoi remuer le couteau dans la plaie ? La cicatrisation-dissimulation de la balafre de Safi par la bague dorée n’entre-t-elle pas dans cette logique d’anesthésie ? Comme quoi, le meilleur est devant les hommes, pourvu qu’ils sachent aborder les obstacles qui se dressent devant eux. En tout cas, le dénouement du récit met en relief la vacuité de certains de nos actes. L’horloge qui charrie l’existence humaine semble bien codée et régentée ; on ne récolte que ce qu’on a semé. Safi devient madame Brown quand l’amante pestiférée meurt poignardée dans un sinistre bagne.

Ce récit se laisse lire agréablement en nous en mettant plein les yeux à travers des images exquises. Ainsi, pour montrer l’ampleur du courroux du prince déchu, l’on peut lire « …la colère montait, montait » (p.9). La gradation auréolée de répétition est assez expressive. Comment ne pas s’extasier devant des perles qui allient métaphore, hyperbole et métonymie comme « Toute la nuit, le ciel avait abondamment pleuré » (p.21) et « Le sourire de la jeune Peule (…) envoûta la salle » (p.107) ? Que d’esthétique et de sensibilité enfouies dans le ventre de la plume de Kobena ! Un style qui ne laisse guère insensible.

«Ne touche pas à mon homme » de Kobena, mine de beauté et de suspens, creuset d’amour et de haine maladive, est donc une œuvre de belle facture qui fera son petit bonhomme de chemin sur le sentier de notre littérature.

Hilaire Kobena, « Ne touche pas à mon homme », éd. Balafons, 2014

Soilé Cheick Amidou

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