La cybercriminalité prend de plus en plus de champ et continue d’explorer de nouveaux horizons pour arnaquer davantage d’innocentes victimes, pas toujours informées des dernières trouvailles de cette «vénéneuse pieuvre» aux innombrables tentacules. D’Abidjan à Porto-Novo, nous avons débusqué et pisté un réseau d’arnaqueurs  jusqu’au seuil de l’arrestation. Enquête.

Sur l’écran de son Smartphone, deux corps, un homme robuste et une jeune fille svelte d’à peine 18 ans  s’entrelacent vigoureusement sous des soupirs étouffés. Cette scène sexuelle qui dure à peine une minute, comme tout acte intime de ce genre, était censée rester secrète ; entre quatre murs. Malheureusement, elle est sur le point de devenir virale et de faire le tour du monde sur internet. A.S qui ignorait tout de l’existence d’une telle vidéo de lui jusqu’à la menace de sa diffusion, en est horrifié et choqué. Mais il n’aura pas le temps  de s’émouvoir devant cette scène érotique dont il nie l’authenticité mais où son visage et sa silhouette nettement reconnaissables, prouvent le contraire. A.S venait tout simplement de réaliser qu’il était la victime d’un cyber-escroc qui, s’étant  présenté à lui sous un visage féminin, il y a quelques jours sur facebook, l’a piégé. L’inconnu aux intentions malsaines lui réclame 200.000FCFA, faute de quoi il n’hésitera pas à diffuser la vidéo sur les réseaux sociaux. A.S est désemparé. Il a beau expliquer à ses proches qu’il n’a jamais  eu ni contact physique, ni  rencontre avec la fille sur la vidéo, le problème restait entier. Il a dû payer la somme (négociée) de 100.000FCFA.

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A.S est un haut cadre de l’administration ivoirienne, marié et sans doute un bon père de famille. Sa mésaventure sur les réseaux sociaux, lui en a laissé un goût amer et ne nous a pas laissé indifférent. Ce, d’autant que son sort n’était qu’un cas parmi tant d’autres. Nous retrouvons deux autres victimes du même modus operandi des cybers escrocs. Un autre Ivoirien et un Burkinabè. Leur histoire est commune.  Victimes, ils pointent la responsabilité de facebook qu’ils accusent d’être informé en amont des stratégies des arnaqueurs. Puisque, selon eux, tout se passe par le biais des échanges inbox avant de se retrouver dans l’espace public. Mais facebook affiche une ligne de défense inattaquable.

  •  Le viol numérique une réelle menace sur les réseaux sociaux.

En effet, l’on peut lire dans le volet sécurité et confidentialité, rubrique gestion de compte, ceci : «Nous savons qu’il peut être gênant de ne pas se sentir en sécurité sur Facebook. Nous voulons vous assurer de notre soutien. Si vous êtes victime de harcèlement ou d’abus, veuillez nous le signaler. Vous pouvez aussi bloquer des personnes pour qu’elles ne voient pas votre profil ou ne puissent pas vous contacter. Pour contrôler qui voit ce que vous partagez sur Facebook, changez vos paramètres de confidentialité». Seulement, combien d’utilisateurs de facebook prennent-ils vraiment le temps d’explorer le mode d’emploi. Et même quand vous en savez un peu sur la gestion du compte en temps de sérénité, la réaction n’est jamais la même lorsque vous êtes menacé par un montage-vidéo. Au contraire de A.S, l’une des deux autres victimes a eu le reflexe de bloquer le profil de celui qui le menaçait mais ce paravent ne lui a pas vraiment servi. Puisque l’arnaqueur à pousser le sadisme jusqu’à l’envoi inbox de  la vidéo à quelques uns de ses amis. Résultat des courses, ce dernier s’est résigné à payer,  juste pour se débarrasser de la situation.

Selon Serges Koffi, un informaticien, le procédé du montage vidéo est une nouvelle trouvaille des arnaqueurs qui est apparue grâce à l’application Face Swap. Un logiciel créé en 2014 et qui permet l’échange des visages sur des photos. «Ce logiciel a évolué depuis et a donné naissance à un développeur appelé Deepfake qui, lui, permet désormais l’échange des visages sur des vidéos», explique l’informaticien. L’application est alors devenue virale et les victimes des vidéos pornographiques manipulées ne se comptent plus. «Cette technique a remplacé l’escroquerie romantique sur internet. On a vu circuler ces dernières années des vidéos pornographiques de célébrités du cinéma et de la musique. Mais tout est faux», poursuit Serges Koffi. A la lumière de ces explications technologiques, nous comprenons mieux, ce qui est arrivé aux trois victimes dont le sort nous a ému.

Au Burkina Faso, la Commission de l’Informatique et des Libertés (CIL) a publié le 1er juillet 2018, un communiqué dans lequel elle dénonçait un phénomène d’usurpations d’identités sur Internet et les réseaux sociaux  à des fins d’escroqueries ou d’arnaques, afin d’obtenir de leurs correspondants des gains via des transferts d’argent. Cette commission en appelait à la vigilance de tous afin d’échapper à ces actes cybercriminels. Ceci est la preuve que nul n’est à l’abri de ces bandes organisées. C’est que les modus operandis qui consistaient, entre autres, aux piratages des mails, des comptes et du contrôle des ordinateurs à distance  par le biais d’envoi de fichiers malveillants, ont évolué pour donner lieu à de nouvelles techniques au nombre desquelles les vidéos pornographiques manipulées.

Selon une enquête menée par Interpol en 2015, ce sont 2182 plaintes liées à la cybercriminalité qui ont été enregistrées. Sur ces plaintes relevées en Côte d’Ivoire, au Benin, au Cap-Vert, en Gambie, au Ghana, au Libéria, au Nigéria, en Mauritanie, au Niger, au Sénégal et en Sierra Léone, Interpol précise qu’en moyenne, 30% des crimes signalés ont entraînés des arrestations. Selon Inter Cyber Crime Center (IC3), un démembrement du FBI, près de 31.000 personnes ont été victimes d’arnaques sur internet en 2015. Le rapport de l’IC3 indique que les escrocs ont délesté environ 50 millions de dollars à leurs victimes.

Mais aussi curieux que cela puisse paraître, les trois personnes désabusées n’ont pas exercé leur droit de saisine de la police de répression. Elles  croyaient toutes, pour diverses raisons, avoir plus à perdre en actionnant la justice. «J’ai préféré payer parce que mon honneur était en jeu. Il fallait impérativement limiter la portée publique  de cette affaire», a régi A.S, qui précise que c’était l’affaire la plus angoissante de sa vie.

  • De réels soupçons de complicités.

Nous parvenons, cependant, a obtenir d’eux, non sans difficultés, les copies des reçus des envois Western Union et les numéros téléphoniques que les escrocs ont utilisés. Curieusement, les trois victimes qui ne se connaissent pas du tout ont eu affaire au même réseau. Les numéros de téléphones usités sont les mêmes. Mieux, les noms des bénéficiaires des sommes envoyées au Bénin sont les mêmes. Il s’agit de Bamigboche Roger, Dolores Dahi, René Fofy et Oladikpo Thierry Bamigbotche. Ces derniers, selon les personnes désabusées ne sont entrés en jeu que lorsqu’il s’est agi d’encaisser l’argent arnaqué. Le piège informatique est mis en place sur facebook par d’autres personnes au nombre desquelles les pseudonymes Dorcas Kouakou, Rose Kimberly sont revenus constamment. Mais difficile de dire si du début à la fin, ce ne sont pas les mêmes personnages qui changent de noms. Toujours est-il que les numéros de téléphones les plus usités par ce réseau sont +229.60.46.36.88, +229 66.18.03.21 et le +1 (780) 809-9832.

Les bénéficiaires des envoies WU sont toujours les mêmes au Bénin.

Nous saisissons la direction de Western Union à l’effet d’obtenir copie des retraits effectués par cette nébuleuse depuis le Bénin. Mais notre requête bute devant la confidentialité des données de cette structure. Toutefois, il nous a été expliqué que seule une réquisition du procureur pouvait permettre  la transmission de ces données. Si donc un  procureur peut l’obtenir en adressant une simple requête, c’est qu’un journaliste peut aussi l’obtenir par le biais d’une sérieuse investigation. Au bout d’un mois, grâce à une source bien introduite, nous obtenons le sésame. Mais quelle ne fut pas notre surprise! Nos trois victimes ivoiriennes et Burkinabè n’étaient qu’une goutte d’eau dans la mer au regard de la liste des personnes plumées par le même réseau. Les sommes arnaquées sont le plus retirées dans les villes de Parakou et de Kandi respectivement à  400 et 620 km de Cotonou, dans le nord du pays.

Nous entreprenons du 09 au 17 mars 2018, un voyage dans le sanctuaire de la cybercriminalité en Afrique de l’ouest, à Porto-Novo, au Bénin. C’est là que les traces du réseau nous ont conduits. Mais nos contacts sont formels : si vous saisissez la brigade de répression, il y a 70% de chances que votre requête n’aboutisse pas. «C’est un système bien huilé dans lequel, il y a  de gros intérêts. On ne permettra jamais à un étranger, fut-il un journaliste, de venir faire mettre aux arrêts un Béninois chez lui», nous prévient une source policière. Cette source a estimé qu’il aurait été judicieux que la justice ivoirienne saisisse directement le Bénin en vue de l’ouverture d’une enquête au Bénin. Ce qui n’était pas envisageable dans notre démarche en raison de l’absence de plainte. Et même s’il y avait eu plainte, le Bénin n’est pas un pays voisin à la Côte d’Ivoire. Les choses n’auraient donc pas  été aussi faciles à ce niveau. Il fallait donc user d’astuces. Nous contactons alors, par le truchement d’une autre source, un élément des services secrets béninois. Ce dernier est réceptif. Nous mettons alors à la disposition de ce dernier toutes les copies des preuves à même de l’aider à traquer les escrocs.

  • Le mysticisme, une dimension insoupçonnée.
Les sommes retirées oscillent entre 20 mille et 500.000 FCFA

Après deux jours d’étude du dossier et une saisine de l’opérateur de téléphonie mobile, le cerveau de notre réseau est localisé à Porto-Novo. Il fallait définir une stratégie pour mettre le grappin sur lui. L’agent secret fait alors appel à une jeune fille dont il se sert comme appât pour entrer en contact avec le nommé Thierry Bamigboche. La mayonnaise prend et les deux se donnent rendez-vous à 19heures,  le lundi 12 mars 2018 dans un restaurent à Porto-Novo.  Malheureusement, une heure avant, alors qu’un dispositif avait été mis en place pour son interpellation, Thierry appelle pour ajourner le rendez-vous. Motif évoqué : sa mère est malade et il doit se rendre d’urgence au village dans le nord du pays. Avait-il flairé le danger ou la maladie de sa génitrice était-elle réelle ? Nous n’en savions rien dans l’immédiat.  

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Toujours est-il que le lendemain, le téléphone  de Thierry a effectivement été localisé à Matéri, à 630 km de Cotonou. Nous commencions à croire alors à la thèse de la maladie de sa génitrice. Mais au Bénin l’activité et la traque des cybercriminels impliquent une autre dimension qui nous échappait jusque-là. Les cybercriminels travaillent de plus en plus en «intelligence» avec des marabouts et des féticheurs qui leur assurent une couverture mystique. Ces méthodes permettraient aux cyber-escrocs d’arnaquer leurs victimes qui sont alors sous l’emprise du «charme» des pratiques maraboutiques. Ce qui semble justifier parfois les sacrifices humains. Plusieurs sources nous l’ont signifié en Côte d’Ivoire et de manière insistante au Bénin. Mais un fait va changer notre appréhension de ce phénomène. En effet, quelques jours avant notre arrivée au Bénin, huit personnes dont un féticheur et son frère avaient été arrêtés pour le meurtre de deux jeunes, par la police dans la localité de Pahou. Les victimes étaient amputées d’organes qui devraient servir à des pratiques maraboutiques aux fins de faciliter les arnaques. Ce drame survenu le 22 février 2018 et qui a ému les populations bruissait encore durant notre séjour.

L’agent secret propose que la jeune fille se rende à Matéri au chevet de la mère de Thierry. Ce dernier accepte que la jeune fille vienne. Nous avons alors une seconde opportunité de le piéger. Le mercredi 14 mars,  deux agents secrets accompagnent la jeune fille vers le nord et atteignent Matéri autour de minuit. Ils prennent leur quartier dans un hôtel. La jeune fille entre en contact avec Thierry qui promet venir, dès les premières heures du jour, la chercher à l’hôtel. Mais toute la journée du jeudi 15 mars, il ne viendra pas. Dans la nuit, aux environs de 21 heures, la jeune fille reçoit un coup de fil d’un autre numéro. Au bout du fil : Thierry. Ce dernier était passé de l’autre côté de la frontière, au Burkina Faso. Il devrait conduire sa mère, dit-il, chez un guérisseur pour un traitement qui devrait durer un mois. La jeune fille est alors abandonnée à son sort et les agents secrets roulés dans la farine. Nous nous rendons compte que Thierry avait été informé,  d’une manière ou d’une autre, de ce qui se tramait et était devenu tout simplement soupçonneux. Le cerveau du réseau que nous traquions était passé entre les mailles de nos filets, du moins des filets des services secrets béninois.  

Le 26 mars 2018,  alors que nous avons quitté le Bénin, nous apprenions par la presse que six cybercriminels et un féticheur avaient été arrêtés par la police républicaine. Mais notre arnaqueur n’était pas du lot. Thierry Bamigboche courait toujours et pouvait continuer à faire d’autres victimes.

Une enquête d’Alexandre Lebel Ilboudo