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Les cellules du sous-sol

Pendant notre séjour en Allemagne, nous avons eu à visiter différents lieux de mémoire dont le Centre pénitencier de la Stasi qui était  une prison pour opposants politiques. Elle a été gardée en l’état, comme du temps où elle fonctionnait. Visite guidée. Âmes sensibles s’abstenir.

C’est une forteresse de plusieurs hectares à l’intérieur de laquelle se dresse, dès que l’on franchit le portail,  un bâtiment de trois paliers initial de couleur marron. Construit avec des matériaux préfabriqués. Un 4ème niveau  de couleur ocre, y a été ajouté plus tard. La structure abrite un sous-sol où l’on découvre une trentaine de cellules double. C’était l’enfer de la Stasi où les services secrets de la République Démocratique d’Allemagne (RDA) arrachaient des aveux aux détenus qui avaient le malheur d’y être conduits. Des cellules de 1,65m sur 85 cm dont les murs suintaient de moisissures. Chaque cellule comptait au moins 7 détenus. Il n’y avait ni fenêtres, ni toilettes. «Les détenus étaient obligés de déféquer dans une bassine à tour de rôle. Et ils étaient obligés de sentir leurs propres  déjections aux exhalaisons putrides», raconte avec un air de dégoût, Julien Drouard. Mais le calvaire de ces détenus ne s’arrêtait pas là. «Ils n’avaient pas le droit de se parler, encore moins de chanter. Ils avaient droit à une paillasse pour couchette. Mais là encore, personne n’avait le droit de s’y étaler avant l’heure règlementaire», poursuit M. Drouard.

  • Un traitement déshumanisant…

De jour comme de nuit, les détenus du sous-sol baignaient dans la moiteur et dans l’obscurité totale. Le flot humain exhalait des odeurs fétides. Les lumières ne s’allumaient que lorsque les gardiens sillonnaient les compartiments pour vider les bassines ou pour vérifier que personne n’était couché sur la paillasse avant l’heure réglementaire. Les nuits étaient de ce fait  interminables. «Le comble c’est que ceux qui étaient arrêtés et envoyés dans ce centre ignoraient bien souvent les raisons de leurs détentions. Ils étaient arrêtés sur la base de suspicion ou de dénonciation tout simplement parce qu’ils avaient donné un avis ou émis une critique dans un bistrot ou un café», explique notre guide.

Ce centre pénitencier avait tout simplement été transformé en prison des opposants politiques par le service d’espionnage et de contre-espionnage  de l’ex-Allemagne de l’Est. Les détenus étaient soumis au procès de type kafkaïen, où il leur était demandé de fournir les preuves de leur culpabilité.

  • Qui détruisait psychologiquement les détenus

«Vous n’atterrissiez pas dans la prison de la Stasi parce que vous avez commis un délit mais parce que vous étiez potentiellement capable de devenir un opposant», nous raconte Julien Drouard. Et d’ajouter : «Lorsque les prévenus arrivaient, ils étaient déshabillés, totalement nus, dans une cellule ouverte et fouillés sous les regards des gardes composés d’hommes et de femmes». Dans cette prison, les détenus étaient criminalisés sans avoir  commis de délit. Et c’était ainsi en  RDA. Ils sont nombreux les prisonniers d’opinion qui ont séjourné dans cet enfer. On peut citer, entre autres, Max Fechner, l’ancien ministre de la justice allemande Karl Wilhelm Fricke et Henri George. Tous ces intellectuels avaient été arrêtés pour leurs opinions. C’était l’isolement total avec désorientation sensorielle. Inutile de dire que personne ne s’était jamais échappé de centre pénitencier. L’Allemagne de l’Est était de ce fait une société militarisée avec plus de 80.000 officiers de la Stasi. Ces officiers de l’ex-ministère de la Sécurité d’Etat s’appuyaient sur un réseau d’informateurs estimés à des milliers.

En 1960, de nouveaux bâtiments vont être construits dans l’enceinte du centre pénitencier.  Ces bâtiments vont étendre la prison  à 276 cellules. Soit 60 pour l’ancienne prison et 216 pour la nouvelle. Et de 1960 jusqu’à la fermeture de ce centre en 1990, peu après la chute du mur de Berlin, le centre va continuer à recevoir des prisonniers politiques. Mais la nouvelle prison avait été améliorée. Les cellules disposaient de fenêtres flouées, qui laissaient passer la lumière du jour mais ne permettait pas de voir l’extérieur. Mieux, les cellules disposaient de toilettes sans chasse d’eau. Les excréments pouvaient stagner des heures durant dans les toilettes, avant d’être évacués par le gardien qui actionnait depuis l’extérieur un bouton. Et comme, on pouvait l’imaginer, ce dernier n’était jamais pressé de le faire. «Le but recherché était de faire sentir au détenu un sentiment d’impuissance, et d’anxiété. La torture n’était pas physique mais morale», commente Julien.

Dans cette prison, il y avait deux douches externes aux cellules pour chaque compartiment. «Dans les cellules où il y avait deux détenus, l’un était un espion. Ce dernier travaillait pour les inspecteurs chargés d’interroger les détenus», dévoile notre guide. Une méthode qui était concluante pour les locataires du département 7 de la prison. Le département 7, c’est le bureau des inspecteurs de la Stasi, logé au 2ème étage. Il y avait pour tout et en tout, une trentaine de bureaux d’interrogatoire. Le décor de ces bureaux, est resté le même, 28 ans après la fermeture de la prison. A l’intérieur de chaque bureau, se trouvent  une table, deux chaises, et un tabouret. Sur la table, il y a un téléphone fixe de l’époque, un système d’alarme et une armoire. C’est là que les détenus étaient interrogés. Mais pas qu’un simple interrogatoire !

Le bureau des inspecteurs

En effet, le passage des détenus devant les inspecteurs donnait lieu à toute une mise en scène. Le détenu pouvait passer autant de fois dans le même bureau. Les inspecteurs usaient d’astuce et de malice pour les conditionner. «Par exemple, pendant que l’interrogatoire a lieu, le téléphone pouvait sonner. Et comme par hasard au bout du fil, un informateur anonyme donne des détails sur le détenu. Des détails sur ses préférences alimentaires ou ses habitudes. Et la mayonnaise prend parce que l’inspecteur répétait à haute voix, au fur et à mesure, ce qu’on lui disait au bout du fil. Du coup,  le prévenu est désemparé. Il se dit que ces gens savent des choses sur lui», raconte Julien. Et de poursuivre : «Quand l’inspecteur raccrochait le téléphone, il renvoyait aussitôt le détenu avec la promesse de lui faire appel le lendemain. Mais ce lendemain pouvait faire une semaine. Et le détenu pouvait craquer dans sa cellule. C’était une torture morale». Finalement l’inspecteur devient le seul lien du prisonnier avec le monde. Et dans bien de cas, le détenu finit par admettre le procès verbal de son audition. «Il le fait parfois juste pour mettre fin à sa torture phycologique», nous dira Julien Drouard. D’ailleurs, les prisonniers qui coopéraient avaient droit à des promenades dans la cour. «Ces promenades ne duraient que 30 mn par jour en dehors du week-end», précise Julien Drouard. Mais, cela valait tout l’or du monde pour les détenus privés de tout. Aujourd’hui, de nombreux  ex- détenus, des femmes et des hommes vivent encore. C’est d’ailleurs certains d’entre eux qui assurent la surveillance de ce centre (devenu entre-temps une Fondation) à titre bénévole.

En quelques heures de promenades, nous n’avons sans doute pas retenu tous les détails du fonctionnement de ce centre de triste renommée. Mais une chose est sûre, les conditions de détention décrites plus haut montrent par la plénitude de la preuve que la célèbre police sécrète n’a pas volé sa triste réputation. Elle était connue pour la cruauté de ses méthodes et l’inhumanité de ses agents.

Alexandre Lebel Ilboudo

Envoyé Spécial à Berlin

 

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