@LGP- Habituellement chaque dimanche, j’essaye de livrer les fruits d’une méditation sur un texte sacré, en l’occurrence la sainte Bible. Aujourd’hui, j’ai été motivé par une inspiration non pas d’ordre spirituel, mais d’ordre politique. Depuis plusieurs jours je réfléchis sur une problématique difficile : pourquoi la Côte d’Ivoire ne s’en sort pas politiquement ? Après maintes réflexions, je suis arrivé à une conclusion à laquelle nous ne pensons pas tout de suite mais qui est la misérable clé de compréhension de tous nos problèmes depuis deux décennies. Cette conclusion se résume en une phrase d’une implacable évidence: nos trois Grands sont en réalité des petits ! Voici tout le drame de la Côte d’Ivoire. Voici tout le mystère du blocage de notre pays, tout ce qui l’empêche d’être une grande Nation, de s’inscrire dans l’histoire de l’Afrique par ses hauts faits, plutôt que par ses misérables crises. Nos trois Grands sont en réalité des petits !

Je vais le démontrer en usant de métaphores puisées dans l’histoire contemporaine de l’Afrique à travers des hommes, des Grands, des vrais, qui ont su prendre de la hauteur et dont les noms seront chantés par mille générations. Mais avant, j’aimerais tout de suite lever une équivoque, afin que tout procureur (au sens propre comme au figuré) ne l’en ignore. En disant que nos trois Grands sont des petits, il n’y a aucune offense, ni injure, encore moins diffamation. C’est une opinion que j’exprime et la constitution ivoirienne garantit la liberté d’opinion. Petit ici signifiant le contraire de la hauteur. Que les choses soient donc claires pour tous ! Bref.

  • La hauteur de Mandela

Nous sommes le 24 avril 1994. Nelson Mandela est élu président de la République en Afrique du Sud. Il a 76 ans. Comme Daniel Kablan Duncan, au moment où j’écris ces lignes. En 1999, Mandela a 81 ans (quatre ans de moins qu’Henri Konan Bédié, aujourd’hui), il a une santé solide (toujours comme Bédié) puisqu’il a vécu quatorze années après son départ de la présidence, il est au summum de sa popularité, la constitution lui permet d’être candidat, mais il choisit de se retirer au profit de la « nouvelle génération ». Par «nouvelle génération», il ne faut pas entendre la «nouvelle génération» wouyawouya de certains qui le disent, sans doute en pensant à leurs compagnons de lutte, qui sont leurs cadets de cinq à dix ans. Non, c’est la «nouvelle génération » de ceux qui ont l’âge de ses enfants, la vraie «nouvelle génération». ThaboMbeki qui lui succède a alors 57 ans. 24 ans de différence ! Une génération les sépare…

Imaginons Nelson Mandela en train de lutter la présidence de l’ANC avec ses «fils» après son départ ! Non, Mandela ne l’a pas fait, parce que Mandela c’était Mandela. Mandela c’est un autre «level», c’est le haut niveau, c’est la hauteur, c’est la vision. Mandela était un Grand. Un vrai !

  • Le capitaine Rwalings

Imaginons Jerry Rawlings au Ghana. Certes, il n’est pas un exemple du parfait, en matière de démocratie, étant donné son parcours jalonné de deux coups d’Etat que d’autres auraient qualifiés de « salutaires ». Mais imaginons Rawlings qui a quitté le pouvoir après ses deux mandats constitutionnels, en décembre 2000 (il avait alors 53 ans, soit deux ans de moins que Laurent Gbagbo qui venait de se faire élire président en Côte d’Ivoire), vouloir redevenir président du NDC (parti socialiste comme le FPI) qu’il a fondé.

Imaginez Rawlings en train de «lutter» (pour prendre une expression bien ivoirienne) le NDC avec ses «petits» comme John DramaniMahama ! Mais ce serait une hérésie au Ghana. Même quand son épouse Nana KonaduAgyeman Rawlings a voulu (il est tout à fait normal qu’une ex-première dame ait une ambition présidentielle) prendre le NDC et qu’elle a perdu au congrès du parti, face à John Atta-Mills, c’est avec dignité et honneur qu’il est monté sur le podium et a brandi le poing de ce dernier. Je suis bien placé pour en parler, j’étais là ce jour d’émotions.

Rawlings n’a pas brimé son épouse pour chercher à s’imposer lui-même. Il n’a pas brimé Atta-Mills qui était son vice-président et à qui il avait cédé le parti. A 71 ans aujourd’hui, Rawlings reste dans l’esprit de nombreux Africains, comme un Grand Président. L’histoire l’a déjà écrit, c’est acté, c’est bouclé : cet homme ne sera jamais petit. Il a choisi la voie de la grandeur.

  • Imaginons Abdou Diouf

L’on peut dire que ces deux premiers exemples n’illustrent pas suffisamment la situation ivoirienne. Soit. Aucune comparaison n’est parfaite parce qu’à l’instant même où vous aurez fini de lire ce texte, le contexte dans lequel vous vous trouviez quand vous commenciez votre lecture, aura changé. Mais il y a un troisième exemple qui illustre à peu près notre contexte ivoirien.

Regardons un peu au Sénégal. Abdou Diouf a bien perdu les élections en 2000 face à Abdoulaye Wade. Comme Bédié ou Gbagbo, il avait une revanche à prendre sur sa propre histoire. Mais au Sénégal, Diouf qui a juste un an de moins que Bédié, a laissé le Parti socialiste qu’il a reçu en « héritage » des mains du « père fondateur » Léopold Sedar Senghor et a continué sa propre trajectoire politique. Il a été dix ans durant, secrétaire général de la Francophonie. Tout le contraire de Wade, qui à 93 ans, continue de se faire humilier comme un gamin, du fait se sa petite ambition de vouloir à tout prix, imposer un fils qui n’a pas forcément été brillant.

Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo voudraient-ils nous dire qu’ils sont incapables d’autre chose que de diriger un parti politique, après leurs vies à la Présidence ? Mais enfin, qu’est-ce qui est à la base de la crise au RHDP ? Un fait simple : la volonté de Ouattara de présider ce parti, envers et contre tous ses principaux alliés qu’étaient Bédié et Guillaume Soro. Notez que ce dernier a aujourd’hui 48 ans, un an de plus qu’avait Ouattara quand il avait été nommé Premier ministre par Félix Houphouët-Boigny. Alors qu’il dirige depuis bientôt dix ans, un pays disposant d’un budget de plus de 7 000 milliards FCFA, il « lutte » un parti politique avec ses ex-alliés, au point de créer cette tension inutile dont on se serait bien passé. Quelle petite ambition !

Qu’est-ce qui est à la base de la crise actuelle au FPI ? Eh bien, la volonté sournoise de Gbagbo, de continuer à présider ce parti, après avoir été président de la République pendant onze ans. Quelle petite ambition !

Pourquoi il y a une crise aussi profonde aujourd’hui au PDCI ? La raison est simple : après avoir été ambassadeur à 27 ans, ministre à 32 ans, président de l’assemblée nationale à 46 ans, chef de l’Etat à 59 ans, à bientôt 85 ans, Bédié refuse de céder le PDCI, un parti qu’il préside depuis un quart de siècle. Quelle petite ambition !

  • Présidentiables au FPI-PDCI-RDR

Très souvent, l’on m’a dit : «mais qui proposes-tu après ceux-là ? Y a-t-il des personnalités capables de diriger la Côte d’Ivoire après eux ?» Je ne répondais pas jusque-là. Aujourd’hui, je voudrais donc répondre à la question. La réponse est invariablement simple : oui, il y en a. Il y en a plusieurs, au sein de ces trois «grands» partis politiques.

Prenons le FPI. Pascal Affi N’Guessan, 66 ans a déjà été candidat à la présidence de la République. Il a obtenu 290 000 voix contre 500 000 pour Gbagbo face à Houphouët en 1990. Simone Gbagbo, 70 ans, peut bien diriger un pays. Je ne crois pas que Laurent soit plus brillant que Simone. Ce que Laurent peut, Simone peut, peut-être mieux. Sébastien Dano Djédjé, 65 ans, Moïse Lida Kouassi, 63 ans peuvent diriger un pays. Michel Gbagbo qui aura 50 ans en septembre, peut diriger un pays. Quand son père se lançait à l’assaut de la Présidence, il était moins âgé que lui aujourd’hui. Ahoua Don Melo et Katinan Koné sont présidentiables.

Quid du PDCI ? Dans le parti fondé par Houphouët, il y a pas moins de quatre présidentiables, voire plus. Jean-Louis Billon, 54 ans, Thierry Tanoh, 57 ans, Jeannot Ahoussou-Kouadio, 68 ans, Kouadio Konan Bertin, 51 ans ; sont tous présidentiables.

Qu’en dirait-on pour le RDR ? Guillaume Soro est présidentiable. Amadou Gon Coulibaly, 60 ans et Hamed Bakayoko, 54 ans, dont des présidentiables incontestables. Dans ce parti, une femme dont on ne parle plus beaucoup peut être présidentiable. Il s’agit de NialéKaba, 57 ans. Cette dernière est aussi brillante que Sita Coulibaly, la présidente de l’UFPDCI qui peut aussi être présidentiable. Pourquoi devrait-on penser que Mamadou Touré, 43 ans, qui a montré qu’il est plus brillant que de nombreux « doyens » qui ont « flashé » sur les plateaux de télévisions internationales ne peut pas être Premier ministre ? Pourquoi le jeune député Marius Konan au PDCI ne pourrait pas être ministre ?

Alors qu’on arrête de nous faire croire qu’il n’y a pas d’intelligences ivoiriennes en dehors de Bédié, de Gbagbo et de Ouattara. Quand Gbagbo se faisait élire président de la République en 2000, il n’avait pour seul back-ground que la fonction de député. Aujourd’hui, combien de députés charismatiques avons-nous ? Des tas. Quand Bédié se faisait porter à la tête de la Côte d’Ivoire, il avait comme back-ground, la fonction de ministre et de président de l’Assemblée nationale. Aujourd’hui combien d’anciens ministres et de présidents de l’assemblée nationale avons-nous ? Des tas. Quand Ouattara se faisait élire Président en 2010, il avait comme back-ground, la fonction de Premier ministre. Aujourd’hui, combien d’anciens Premiers ministres avons-nous ? Encore des tas.

Résumons par un exemple personnel. En 2012, je suis parti de la presse après dix ans de pratique journalistique couronnée par plusieurs prix nationaux et internationaux. Si je devrais être réduit encore aujourd’hui, à « lutter » des reportages avec des plus jeunes qui m’ont trouvé dans les rédactions, quelque part, je me serais vu comme un raté. Absolument. Alors ma question est : Bédié, Gbagbo et Ouattara, que voulez-vous, très sérieusement qu’on pense de vous, quand après tout ce parcours, vous êtes encore réduits à «lutter» des postes de présidents de parti avec vos cadets?

André Silver Konan